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Les fantassins canadiens - ce qu’ils sont vraiment…Les meilleurs Par le Major-général (retraité) A.R. Forand, CMM, OStJ, ÉC, CSM, CD Colonel commandant, Branche de l’infanterie canadienne Bien que je ne sois plus un officier en service actif au sein des Forces canadiennes (FC), j’ai été récemment nommé Colonel commandant de la Branche de l’infanterie. Cette nomination honoraire me permet de visiter nos unités d’infanterie, régulier et de la réserve, et d’offrir des conseils aux dirigeants de l’Armée de terre du point de vue d’un ancien soldat qui a à cœur l’efficience et le bien-être de nos troupes de combat de première ligne. À la lumière des récents événements survenus au pays et à l’étranger, j’aimerais soulever certains problèmes graves que notre gouvernement doit, à mon avis, corriger et j’aimerais aussi profiter de l’occasion pour faire l’éloge des hommes et des femmes qui servent dans les régiments d’infanterie. Les médias parlent beaucoup plus des FC depuis le 11 septembre. Cette attaque insensée contre les tours du World Trade Center exigeait une réaction immédiate, de sorte que les agresseurs aient des comptes à rendre. La décision du Canada de faire participer le Troisième Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (3 PPCLI)( qui incluaient des éléments de la réserve) aux opérations de coalition menées par les États-Unis en Afghanistan a été bien reçue des Canadiens, même si elle en a consterné la majorité. Au cours des dernières décennies, les divers gouvernements ont endormi les Canadiens dans la conviction que nos militaires étaient des gardiens de la paix neutres qui ne seraient jamais appelés à protéger le Canada dans une autre guerre. Les médias ont eux aussi adoptés et entretenus cette fausse image idéaliste. Je suis préoccupé par la tendance de la presse à utiliser un langage modéré et politiquement correct lorsqu’elle parle des « hommes et femmes en uniforme » et qu’elle fait sans cesse allusion aux missions d’aide humanitaire et de maintien de la paix. Par conséquent, le message transmis aux Canadiens au fil des ans suggérait implicitement que les FC n’ont pas besoin d’une capacité de combat polyvalente, mais les événements du 11 septembre ont nettement démontré le contraire. La totalité du monde occidental, y compris le Canada, est visée par ces attaques, et nous sommes impliqués, que nous le voulions ou non. Il incombe donc à notre gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour contrer les terroristes dans leur pays, de façon à protéger nos intérêts vitaux en matière de sécurité, tant au Canada que sur la scène internationale. Dernièrement, les médias ont porté leur attention sur les soldats du groupe de bataille du 3 PPCLI. Nous les avons vus vivre des triomphes et des tragédies, représentant notre pays avec courage et professionnalisme, dans des conditions incroyablement difficiles, en Afghanistan. Or, notre gouvernement a annoncé récemment que nous ne remplacerons pas le 3 PPCLI à la fin de son affectation opérationnelle. Les raisons avancées étaient que les FC avaient trop d’engagements, trop peu de personnel et trop peu de ressources opérationnelles pour affecter une autre unité en Afghanistan. Ainsi, le Canada a décidé d’abandonner ses alliés, laissant les États-Unis, la Grande-Bretagne et les autres effectuer le « gros travail » en ces périodes difficiles. A n’en pas douter, le 11 septembre fut un appel à l’action. Un comité parlementaire ( incluant les représentant du parti Libéral) qui étudiait les besoins des FC a fortement recommandé au gouvernement de prendre des mesures immédiates pour revitaliser les FC à l’aide d’une injection massive de fonds et d’autres moyens de soutien direct. Cette recommandation tombera telle dans les oreilles de sourds au cabinet? Sont-ils disposés à engager les ressources voulues pour combler ces lacunes flagrantes? Ou bien croient-ils sérieusement que le Canada est immunisé contre le terrorisme? Les atrocités du 11 septembre ont-elles déjà été oubliées dans ce pays? Les dividendes de la paix, résultant en des réductions de budget et d’effectifs massifs et draconiens des FC, au début des années 90, suite à l’effondrement du mur de Berlin et à la fin de la guerre froide, a peut-être été prématuré. Il suffit de jeter un coup d’œil très rapide à l’actuelle conjoncture internationale pour constater que jamais auparavant le monde n’a été un endroit aussi dangereux. L’effectif, le budget et la capacité globale des FC ont été considérablement amputés, même si nos troupes ont dû, au cours des dernières années, participer à des missions de combat dangereuses et exigeantes dans les Balkans, durant la guerre du Golfe, en Somalie, en Haiti, au Rwanda, en Érythrée, au Timor-Oriental, au Kosovo et en Afghanistan. De plus, un grand nombre de militaires ont été appelés à régler de sérieux problèmes nationaux, par exemple, la crise d’Oka, les inondations au Saguenay et à Winnipeg, la tempête de verglas et le passage à l’an 2000. Un thème revient constamment dans
toutes ces missions: nous avons une grave pénurie de troupes terrestres, tout
particulièrement dans l’infanterie, tant au niveau des réguliers que des
miliciens.. L’Armée de terre est sur le point de craquer. Équipée de
ressources inadéquates et de matériel désuet, elle s’évertue à faire
beaucoup plus avec beaucoup moins. La cadence des opérations de l’infanterie
impose un très lourd fardeau, surtout évident chez les officiers et les
sous-officiers seniors, qui non seulement participent à plusieurs missions
successives, mais aussi passent de longues périodes, entre les missions, loin
de leurs familles pour former les nouvelles générations de soldats, pour
suivre des cours professionnels ou pour accomplir de nombreuses autres tâches.
Pour les miliciens, plusieurs doivent quitter leur emploi sans assurance de le
ravoir au retour; plusieurs doivent cesser leur études.
Ces situations ont comporté un prix élevé : collectivement, les
FC ont les plus hauts taux de divorce et de suicide au Canada. Pour toutes ces missions, accomplies avec un succès retentissant, je ne crois pas que le mérite et la reconnaissance voulus aient été totalement attribués à cette espèce spéciale qui, en bout de ligne, combat l’ennemi, gagne les batailles et mène à bien la majorité des missions : le fantassin canadien. Il est et demeure le cœur et la force de notre Armée! L’infanterie est peut-être la profession la plus mal comprise des FC. Généralement perçus en termes de guerre de tranchées et de chair à canon, les fantassins sont méconnus, tant pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils (ou dans quelques cas, elles) font. Donc, en qualité de Colonel commandant de la Branche de l’infanterie, je vais monter sur mes grands chevaux et vous dire qui sont ces soldats, ce qu’ils font de façon si magnifique et pourquoi je suis tellement fier de les représenter, réguliers et miliciens. J’ai passé la majorité de ma vie adulte en leur compagnie (je le ferais encore et encore). Au cours de mes 33 années de service, j’ai eu le privilège de commander des troupes de 33 pays différents dans le cadre de diverses missions, de Chypre au Sahara occidental, en Croatie et durant la tempête de verglas au Québec; j’estime que je suis bien placé pour comparer la qualité, la capacité et l’efficacité de nos fantassins. J’affirme, avec plus de conviction que je ne puis l’exprimer par écrit, que les soldats canadiens, et particulièrement les fantassins canadiens, sont les meilleurs du monde. Au cours du siècle dernier, ils ont acquis, au prix de bien des vies, une réputation mondiale de courage, d’ingéniosité, de détermination, de souplesse, d’initiative, de compétence, de succès au combat et de réussite, quelle que soit la mission confiée. Les réalisations des 12 dernières années sont d’autant plus louables qu’elles ont été accomplies, comme nous le savons tous, en dépit de contraintes permanentes et de plus en plus rigoureuses sur les plans de l’équipement, du manque de personnel, des missions de plus en plus nombreuses et dangereuses , et dans la majorité des cas sans le soutien public et politique. J’aimerais rappeler que faire partie
de l’infanterie, à n’importe quel grade, ce n’est pas un emploi.
C’est plutôt une tâche et un défi de tous les instants. Il n’est
pas donné à n’importe qui de devenir fantassin; ce privilège est réservé
à un groupe bien spécial de personnes. Le fait que l’infanterie soit
reconnue comme la Reine du combat
indique bien son rôle indispensable et sa place sur le champ de bataille. Au
risque de me répéter, je dirai que l’infanterie est différente de toutes
autres professions; ce n’est pas juste un travail! C’est une vocation, un
engagement qui transcende le simple emploi. Lorsqu’on pense au nombre sans précédent de chars et d’aéronefs qui semblent dominer le champ de bataille, il est très facile de perdre de vue l’immense contribution du soldat à pied. Le fait est, tout simplement, que sans le fantassin, tous les efforts des chefs de chars, des canonniers et des pilotes seraint vains. Il a été prouvé, à maintes et maintes reprises, qu’un pays pouvait être anéanti par les bombes, mais qu’il n’admettrait jamais la défaite tant que ses citoyens ne verraient pas des soldats étrangers dans leurs rues. Parcourir ces rues est le lot du fantassin, et il est le seul à pouvoir le faire, et ce avec un succès répété. Peu importe la saison, le climat ou le terrain, le fantassin peut se battre et il le fera vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, cinquante-deux semaines par année. Il y a belle lurette qu’une bataille d’infanterie a été annulée en raison de mauvaises conditions météorologiques. Pourtant, ces mêmes conditions peuvent clouer les avions au sol, tout comme la boue, la neige et le sable peuvent immobiliser les chars, les canons et les camions. Souvent le fantassin est encore appelé à combattre seul! La ligne de front ou la zone des opérations est toujours délimitée par les positions occupées par l’infanterie. Peu de professions soumettent leurs membres à des épreuves et à une fatigue physique et mentale comme celles imposées aux fantassins et à leurs chefs. Peu de professions ont suffisamment foi en leurs chefs les plus jeunes et les moins expérimentés pour placer dans leurs mains la sécurité et le bien-être de leurs membres les plus aptes et les plus jeunes. Aucune autre profession ne soumet ses chefs à cette grande contradiction du leadership : d’une part, ils protègent, forment et soignent les soldats sous leur commandement et, d’autre part, ils doivent délibérément les exposer aux dangers les plus meurtriers de la guerre pour accomplir les missions militaires. Aucune autre profession ne demande à ses membres de remplir davantage de fonctions diverses, d’acquérir des compétences variées et d’exécuter toutes sortes de tâches durant leur carrière. Par exemple, on peut demander au fantassin de devenir un expert en reconnaissance, en tir indirect, en armes anti-chars, un sapeur, un tireur d’élite, un parachutiste, un conducteur de véhicules des plus varies, un commandant de véhicule , un alpiniste, un guerrier de la jungle, un administrateur, un instructeur… La liste est infinie, car il y a toujours quelque chose de nouveau à faire ou a apprendre. Peu de professions accordent une compensation financière aussi limitée pour travailler pendant des heures aussi longues, imposent des absences du foyer aussi fréquentes ou demandent de faire preuve de tant d’endurance dans des conditions aussi austères. Par‑dessus tout, seuls les militaires (surtout l’infanterie) exigent que leurs membres assument une responsabilité illimitée, c’est-à-dire qu’ils s’engagent à sacrifier leur vie, au besoin, pour défendre les intérêts du gouvernement ou protéger le pays. Il y a lieu de rappeler ici que durant la Deuxième Guerre mondiale, les fantassins canadiens ont subi 70 p. 100 des pertes de l’armée alors qu’ils représentaient moins de 10 p. 100 de l’effectif. L’espérance de vie moyenne d’un commandant de peloton d’infanterie au combat dans le Nord-ouest de l’Europe était de six semaines. Dans le futur, la majorité des guerres seront conduites au niveau de petites unités, dans des zones urbaines, dans la jungle, en montagne, dans des secteurs boisés ou des déserts ( la majorité des missions des militaires canadiens conduites récemment furent dans des terrains similaires). La raison d’être du fantassin, soit de « se rapprocher et détruire » demeurera inchangée ou pourra même s’intensifier. Certes, la technologie permettra d’améliorer les capacités militaires, mais elle ne remplacera jamais les « bottes sur le terrain ». En fait, la capacité accrue de recueillir et d’exploiter du renseignement et des informations sur une échelle globale augmentera la nécessité de disposer de forces de combat capables d’intervenir individuellement, faisant preuve d’initiative et de discernement, pour tirer parti de ces données localement. Par ailleurs, la multiplication des missions à l’étranger et les réductions constantes de l’effectif des forces armées, tant au niveau du personnel régulier que milicien, ont ravagé la structure et la profondeur opérationnelle de notre infanterie. En réalité, les FC dans leur ensemble, et l’infanterie en particulier, ont réagi à cette interminable intensification des missions en cannibalisant les unités, en diminuant les capacités d’instruction et en utilisant des ressources critiques limitées. Toutes les unités manquent de personnel. Nous avons maintenant besoin de nouvelles unités d’infanterie spécialement équipées pour porter le fardeau des missions internationales qui ont été confiées à l’infanterie. Certaines améliorations graduelles ont été apportées. L’Armée de terre compose très lentement avec un roulement massif de personnel qui est aggravé par l’introduction de nouveaux systèmes d’armes complexes comme le véhicule de reconnaissance Coyote et le nouveau transport de troupes blindées VBL III. Cet équipement comprend des dispositifs électroniques compliqués, des systèmes de surveillance incroyables et des systèmes de conduite du tir impressionnants. Toutes ces avancées technologiques nécessitent de nouvelles compétences qui prennent du temps à acquérir et à maintenir.. Un excellent reportage a été diffusé récemment sur la chaîne de CBC Newsworld. On y décrivait l’instruction que le Troisième Bataillon, The Royal Canadian Regiment (3 RCR) (dotés d’éléments de la réserve) de Petawawa venait de se terminer, au cas où il serait chargé de se déployer en Afghanistan pour remplacer le 3 PPCLI. On laissait entendre que le 3 RCR ne se réjouissait pas à l’idée d’aller faire la guerre, mais qu’il le ferait, si on le lui ordonnait, avec confiance et compétence. Une autre préoccupation était également claire : si on lui ordonnait de se déployer, le bataillon espérait pouvoir compter sur suffisamment de soldats, sur de l’équipement adéquat, sur une instruction appropriée et sur l’appui solide de tous les Canadiens, plus spécialement de notre gouvernement et des politiciens qui les envoient se battre pour notre sécurité. Si les gens de CBC Newsworld avaient des doutes quant à l’ordre de priorité, le commandant du 3 RCR l’a résumé en deux phrases : « la réponse est fort simple. Nous avons besoin de plus de gens. Point final. » Nous possédons une histoire militaire, nous avons le professionnalisme de nos soldats, nous avons même (en grande partie) l’équipement; ce qu’il nous manque, c’est la masse, le nombre de gens nécessaires pour faire fonctionner l’équipe. Le Canada est en guerre. L’attaque du 11 septembre à New York a été le premier coup tiré chez nous et mû par la colère. Cette guerre et son terrorisme risquent fort de se répandre au Canada. Nous ne sommes pas un pays neutre. La possibilité d’attaques nucléaires et biologiques contre des villes et des institutions canadiennes représente un danger clair et présent. Certes, nous devrions espérer que tout s’arrangera, mais être prêts au pire. Cela veut dire, entre autres, que notre gouvernement doit procéder de toute urgence à un examen fondamental pour identifier, puis corriger les lacunes opérationnelles de nos forces armées, y compris l’effectif inadéquat et le manque de profondeur de notre infanterie, la Branche qui continuera d’être chargée d’accomplir la plupart des missions opérationnelles, au pays et à l’étranger. (Le Major‑général Alain Forand a reçu l’Étoile du courage alors qu’il servait auprès du Régiment aéroporté du Canada durant la guerre à Chypre en 1974; on lui a décerné la Croix du service méritoire pour le leadership dont il a fait preuve lorsqu’il a commandé le secteur Sud de l’ONU pendant la guerre‑éclair menée par l’Armée croate contre les Serbes de Krajina, en 1995. Il a en outre commandé toutes les troupes de l’armée déployées au Québec durant la tempête de verglas de 1998.) |
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